10:34 - lundi juillet 24, 2017

Jean-Christophe Victor : « L’étranger, c’est un ami que je n’ai pas encore »

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Le géographe Jean-Christophe Victor, créateur de l’émission “Le Dessous des cartes” sur Arte, est brusquement décédé le 28 décembre 2016. Sciences et Avenir l’avait rencontré, une dernière fois, les 8 et 9 décembre derniers : il nous avait alors fait visiter le chantier de l‘Espace des mondes polaires, un équipement consacré aux pôles et à l’explorateur Paul-Émile Victor, son père. L’occasion de nous parler de son enfance, des valeurs transmises par son père et de ce projet qu’il menait depuis douze ans et devait inaugurer en février 2017. Rencontre avec un homme toujours prêt à partager et à offrir son amitié.

Sciences et Avenir : Quelles sont les valeurs que vous a transmises votre père ?

Jean-Christophe Victor : Paul-Émile Victor n’était jamais là. Mes frères et sœur — nous sommes quatre enfants — en ont un peu souffert. En réalité, nous avons grandi à côté d’une famille inuite. Il nous parlait toujours de ses Eskimos. Nous dînions dans des assiettes faites avec des masques eskimos qu’il avait fait cuire lui-même. L’étrange, l’étranger, le bizarre, c’était ma famille. Un cadeau formidable ! Car, pour moi, l’étranger c’est un ami que je n’ai pas encore. Il nous a directement plongé dans une dimension internationale, nous a appris à respecter les autres cultures. Quand j’y pense, à 20 ans, j’avais une telle confiance en moi ! Mon père me disait : l’échec, c’est ce que tu n’essaies pas. Il nous a insufflé son caractère positif. J’aimerais tellement donner une telle force à mes enfants. Il avait une stature éthique, morale. Cette transmission a été très importante pour moi. Comme j’ai été très gâté et que nous, ses enfants, nous disposons d’un capital de connaissances, passons-le !

L’Espace des mondes Polaires, qui s’ouvrira en février 2017, aura cette mission de passage de témoin. Comment l’aventure a-t-elle commencé ?

Il existait déjà depuis 1989 un musée Paul-Émile Victor, qui avait été fondé par mon père. Il habitait alors en Polynésie, mais un de ses copains, qui habitait à Prémanon, avait une collection d’objets samis et lui a proposé de réunir leurs collections. Donc ça s’est fait ici, à Prémanon. Paul-Émile Victor avait appris à skier aux Rousses, non loin d’ici et nous partions régulièrement en vacances dans le Jura. Paul-Émile Victor est mort en 1995. Nous nous sommes alors retrouvés, avec mes deux frères et ma sœur, avec nos collections personnelles et des objets qui n’étaient pas au musée du Quai-Branly. Il y avait là un potentiel sous-exploité, chez nous et en Polynésie. Il y avait beaucoup de dessins, carnets, lettres, objets qu’il nous avait donnés, mais qui avaient une dimension historique. Comme nous nous entendons bien, entre frères et sœur et avec la deuxième femme de mon père, on a mis tout ça dans le pot commun. Et on a confié tous les carnets et les lettres à l’école des Chartes pour que ce soit classé selon les règles académiques.

Pourquoi remplacer le premier musée ?

Parce qu’il avait vieilli et ne répondait plus aux nouvelles techniques de communication. Avec Stéphane Niveau, qui s’occupait déjà du premier musée et est par ailleurs un copain, on a décidé de changer de braquet. En 2004, le projet a été lancé. Nous voulions concevoir un équipement consacré aux pôles, qui n’existe pas en France, créer le premier espace consacré à Paul-Émile Victor, qui avait ses racines dans le Jura. Ensuite, il y a eu un temps d’effort de conviction qui a été très long. Finalement, en janvier 2012 le projet architectural a été choisi, soit un équipement de 5500 m2 qui s’intègre dans le village et le paysage, avec une patinoire-banquise intégrée. Et douze ans plus tard, le projet est maintenant quasi terminé. Modestie, ambition, persévérance, en sont les moteurs. Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, et là c’est exactement ce que l’on voulait faire ! Nos idées se sont concrétisées. C’est une expérience extraordinaire que de transformer des idées en concepts, puis en projet et en réalité.

Stéphane Niveau et Jean-Christophe Victor, le 9 décembre 2016, dans le nouvel Espace des mondes polaires à Prémanon (Jura). Crédit : Sylvie Rouat / Sciences et Avenir

Quelle est la colonne vertébrale de cet Espace des mondes polaires ?

Il y a en fait trois axes : patrimonial, pédagogique et expérimental. L’axe patrimonial interroge les raisons pour lesquelles la France s’intéresse aux mondes polaires. Cela permet de raconter cet investissement à l’échelle européenne et française. La France, qui n’a aucune frontière arctique, est néanmoins en pointe dans ce domaine, avec la Russie et la Norvège. Ces pays, qui consacrent des lignes budgétaires à l’exploration et à la science polaires, apportent beaucoup à l’échelle mondiale. Il faut expliquer comment des recherches locales avec des budgets nationaux ont des conséquences globales.

L’axe expérimental vise à partager avec le public l’extraordinaire beauté de ces paysages. Mon père m’a emmené pour la première fois en Arctique à la fin des années 1960. J’avais 20 ans. J’ai pris une claque. Il y a une telle disproportion entre l’homme et le milieu naturel. La glace n’est pas blanche, mais décline une multitude de nuances de blanc, de gris, de bleu. J’ai voyagé 2 ou 3 fois dans les régions polaires, y compris en Antarctique. J’avais envie de partager toute cette beauté. Enfin, l’axe de pédagogie scientifique démontre que l’Arctique et l’Antarctique jouent un rôle important à l’échelle globale. Les carottes de glace, par exemple, contiennent des bulles d’atmosphères passées et conservent ainsi les archives climatiques. La partie Sciences de la Terre m’intéresse beaucoup.

C’est pourtant un domaine éloigné des activités de votre laboratoire…

En effet. En 1989, j’ai créé un laboratoire privé, le LEPAC, qui s’occupe de relations internationales. L’essentiel de nos contrats concerne la formation des dirigeants d’entreprises. Pour compenser, cela m’intéresse d’avoir des relations avec les scientifiques, avec les sciences de la Terre. Éduquer, enseigner, enrichir, élever : c’est ce que nous voulons faire avec l’Espace des mondes polaires. Et c’est cette même démarche que nous avons pour l’émission  » Le Dessous des cartes.

Paul-Émile Victor avait-il une sensibilité écologique ?

Oui. En 1971, il a fondé l’association Défense de l’homme et de l’environnement, avec Louis Leprince-Ringuet, Haroun Tazieff, Jacques-Yves Cousteau et Alain Bombard. En prenant conscience que l’eau et l’air ne sont pas infinis, il a voulu en faire un outil mobilisateur. Cela a duré une dizaine d’années. Chez nous, lorsque nous étions petits, nous faisions attention : on éteignait la lumière et on économisait l’eau. Le rapport à la nature change quand on est plongé dans sa puissance et sa grandeur. C’est une expérience d’humilité, quasiment d’ordre spirituelle : cela fait réfléchir sur les forces qui dominent. Pour moi, Dieu est dans la nature. Et l’homme n’a pas à dominer la nature. C’est une posture qui a sa genèse dans la Bible. La domination de la nature est une vision chrétienne et coloniale. La nature est hostile, elle peut vivre sans l’homme. Mais l’homme ne peut pas vivre sans la nature. Aujourd’hui, le niveau de danger pour l’homme a augmenté, mais le niveau de prise de conscience aussi. Cela me rend optimiste.

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