Le voyageur qui a traversé de grands déserts regarde à deux fois l'horizon avant de s'y aventurer, car pour lui le désert peut être le théâtre de nombreuses surprises. Des oasis enchanteresses qui pourraient lui faire perdre sa route ou des mers intérieures qui n'apparaissent sur aucune carte et qui disparaissent comme on tente de s'en approcher, en passant par des petits princes qui vous demandent : « dessine-moi un mouton ». |
Mais quand il s'agit, à la limite du désert, au sud-ouest du Maroc par exemple, d'un arbre hôte de plusieurs chèvres qui jouent les équilibristes jusque sur ses plus hautes branches, vous n'avez pas là affaire à un mirage, ni à quoi que ce soit qui ne soit pas ordinaire dans cette région. Ce numéro d'acrobates improvisé s'explique par l'aridité du climat qui pousse les chèvres à débusquer leur nourriture partout où elles le peuvent, y compris à la cime des arbres. Et si les branches tiennent bon malgré le poids de plusieurs chèvres, c'est parce que les arbres se sont endurcis dans ces conditions extrêmes et ont développé un puissant réseau de racines qui leur permet de rester verts plusieurs siècles, tout en retenant les sols et la végétation alentours, ce qui constitue une protection contre l'avancée du désert. Cet arbre qui n'a pas fini de surprendre les voyageurs a été surnommé par ceux-ci « arbre à chèvres », bien qu'il soit connu au Maroc comme « arbre de vie » ou arganier. Enlevez maintenant les chèvres, et voyons ce qu'on peut faire avec les fruits de l'arganier, si elles ne les mangent pas tous. Depuis des générations, les femmes berbères se sont transmises le secret de l'élaboration d'une huile à partir de l'amande, le fruit de l'arganier. C'est une longue préparation nécessitant la récolte de nombreux kilos d'amandes pour obtenir chaque litre d'une huile précieuse et aux nombreuses vertus : l'huile d'argane. Pour le climat où vit l'arganier, cette huile a la bonne idée d'être une excellente protection contre la sécheresse cutanée, mais elle peut aussi bien être utilisée comme huile de massage ou huile culinaire toutes aussi réputées. |

Aujourd'hui, de nombreuses femmes se sont regroupées en coopératives pour produire l'huile d'argane, souvent dans le cadre du commerce équitable. Une telle coopérative, celle de Al Amal située à Tamanar entre Essaouira et Agadir, a reçu en 2001 le prix Slow Food pour la biodiversité dans le monde. La vente de l'huile d'argane par ces coopératives, y compris à l'étranger comme en France, leur permet d'améliorer les conditions de travail et de vie de nombreuses femmes et de leurs familles, et de participer à des actions de reboisement des forêts d'arganier. Cela est devenu nécessaire, car l'arganier qui existe depuis des millions d'années est aujourd'hui en voie de disparition après avoir été massivement exploité par les hommes, et notamment par la France pendant l'entre-deux guerres, parce qu'il constituait pour l'époque une excellente source d'énergie, une fois réduit en charbon de bois. En 1999, l'Unesco a classé l'arganier au sein du patrimoine mondial afin de le protéger. Car cet arbre qui ne semble avoir besoin de rien pour vivre, tenant debout seul face au désert, qu'il contemple mais ne laisse pas passer, ne pourra pourtant pas continuer à nous délivrer ses richesses si nous ne lui accordons pas l'attention qu'il mérite en retour. Mohammed Khaïr-Eddine raconte l'arganier Fondation pour l'arganier Fondation Slow Food aloan, pour la Rédaction. |