
Sous la stricte règle de saint Benoît, les grands abbés de Cluny ont rayonné tous azimuts au point de compter plus de dix mille moines répartis dans mille six cents monastères à travers l'Europe.
Si les Clunisiens avaient pour devise «
Prière et travail », ils eurent la sagesse de déléguer leurs constructions aux maîtres-bâtisseurs avec qui ils entretenaient des relations étroites, privilégiées, et permirent l'érection d'édifices exceptionnels.
Du coup, le cœur de cet ordre le plus puissant du Vieux Continent s'est trouvé à l'étroit et la modeste église de cinquante mètres de long n'arriva plus à contenir l'imposante masse de moines et de fidèles.
De gigantesques travaux furent entrepris et l'église abbatiale devint le plus grand monument chrétien au monde.
En consultant avec minutie le plan de l'abbaye dressé il y a huit cents ans, outre la gigantesque église de près de deux cents mètres de long et de trente de hauteur qui demanda une dizaine de millions d'heures de travail pour sa construction , je relève une vingtaine de bâtiments annexes : cloîtres de l'infirmerie et des novices, écuries, hospices, cellier, réfectoire des moines, chapelles, salle du chapitre…
Aujourd'hui, il reste à peine dix pour cent de cette merveilleuse cité et, lorsque je visite Cluny, je suis pris d'un profond malaise face aux dégâts perpétrés par des sacrilèges au fil du temps. Ceux qui, entre 1789 et 1823, permirent de faire sauter à coups d'explosifs les murs, des fresques, les mille deux cents chapiteaux, l'église…, pour construire les haras nationaux adjacents que j'ai visités le cœur gros, bien que je trouve la majesté de ces lieux digne du meilleur ami de l'homme.
Ce ne sont pas seulement les révolutionnaires qui ont entrepris cette vaste entreprise de démolition puisque des protestants ont détérioré la superbe chapelle de Jean de Bourdon et des hommes d'affaires ont transformé l'abbaye en une galerie marchande, le cloître en Collège des Arts et Métiers et que certains ont coupé l'église en deux afin d'y faire passer la rue Municipale !
Des dix pour cent, il subsiste quelques témoignages d'une époque où le bâtisseur était un sage habité par le souci du beau et de la pérennité car, les Enfants de Salomon (Compagnons) construisaient toujours pour l'éternité.
Ainsi, l'immense farinier bâti au XIIIe siècle conserve toujours sa charpente en forme de coque de bateau renversée. Le squelette de cette vaste construction est en chêne coupé une nuit de pleine lune afin que la sève apparaisse au maximum.
Durant une décennie, ce squelette a été trempé dans l'eau salée puis dans la chaux durant dix années supplémentaires.
Quant aux lattes qui forment une partie de ce vaisseau boisé, elles ont été fabriquées en châtaignier car cette matière repousse les insectes.
Il n'y a jamais eu besoin de faire le nettoyage des toiles d'araignées dans cet immeuble de Cluny !
Pierre Guelff, auteur des deux tomes de la « France Mystérieuse » aux Editions Jourdan.
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Pierre GUELFF, pour la Rédaction.