
Dans son dernier rapport sur le développement humain, le
PNUD, le Programme des Nations Unis pour le Développement, a mis l'accent sur la crise mondiale de l'eau. Un des axes de réflexion a été la difficulté de gérer les crises dues aux eaux transfrontalières.
Dans tous les pays,
l'eau est un élément central de l'interdépendance humaine. C'est une ressource partagée entre l'agriculture, les ménages, l'industrie et l'environnement. Il faut donc pour chaque Etat trouver le bon équilibre entre ces différentes utilisations.
Mais l'eau se moque des frontières. Si chaque Etat peut légiférer sur l'eau en tant que ressource nationale, les fleuves, les lacs, les nappes phréatiques passent outre les questions nationales et politiques. Un même cours d'eau peut être utilisé et donc revendiqué par plusieurs pays. Ces eaux transfrontalières mettent donc en exergue la nécessité d'une coopération entre les Etats pour la gestion hydrologique d'une région.
Cette interdépendance est donc un défi majeur auquel est confronté la communauté internationale dans le cadre du développement humain. Car, avec l'accroissement de la population, les besoins en eau des différentes régions du globe va en s'accentuant. Une augmentation de la demande qui ne va pas sans créer des tensions entre certains pays, confrontés déjà à des troubles politiques, conflits ethniques, guerres de territoires ou terrorisme.
La raréfaction de la ressource hydrique risque fort d'aggraver ces rivalités, et pour beaucoup de spécialistes, une crise mondiale de l'eau semble inéluctable.
L'hydrogéologue français Jean Margat, interrogé récemment par l'agence de presse Reuters, apporte un bémol à cette vision réductrice du problème. Il parle lui de crises de l'eau au pluriel. La diversité des situations rencontrées de part le monde ne peut conduire à une généralisation de l'analyse de ces crises.
Les ressources en eau varient selon les pays. Ainsi, si le Canada ou encore le Brésil, où coule le plus long fleuve du monde, sont riches en eau, en revanche, un pays comme la Libye n'est traversé par aucun cours d'eau. Les besoins en eau aussi varient d'une région à une autre. Ils peuvent varier de 100 mètres cubes par an et par habitant pour s'élever à plus de 5000 mètres cubes.
Si l'on se contente d'une vision globale, il n'y aurait donc aucun problème de pénurie. Les ressources mondiales sont de 43000 milliards de mètres cubes par an alors que l'humanité toute entière n'en consomme que 4000 milliards au total.
Jean Margat préfère donc pointer trois grandes crises régionales.
La plus grave est le manque d'accès à l'eau potable. Il concerne aujourd'hui un milliard de personnes. Or cela concerne des pays qui sont souvent riches en eaux naturelles, comme l'Afrique Centrale, par exemple. Il s'agit donc là d'un problème de pauvreté et de sous développement qui risque de s'amplifier si la volonté internationale de s'attaquer au problème n'est pas plus marquée.
La deuxième crise de l'eau concernerait, selon Jean Margat,
tous les pays dont la demande en eau est supérieure aux ressources disponibles. Ce sont principalement les pays en zones arides, tel l'ensemble des pays arabes. La quantité d'eau présente est inférieure à 500 mètres cubes par an et par habitant. C'est-à-dire en dessous du seuil admis pour parler de pénurie d'eau.
Troisième et dernière crise recensée par Jean Margat : les populations qui utilisent des ressources en eau peu ou pas renouvelables. Ce sont des pays assis sur
des réserves d'eau fossiles ne se renouvellent que très peu. L'Arabie Saoudite, la Libye et l'Algérie exploitent ainsi à eux trois 80% de l'eau fossile utilisée dans le monde. Des réserves qui seront à épuisement dans quelques dizaines d'années.
Plusieurs pistes de travail sont à l'étude pour affronter ces différentes crises de l'eau. La réutilisation des eaux usées ou le dessalement de l'eau de mer font partie de ces solutions. Des transferts d'eau de pays à pays pourraient être aussi imaginés. Mais on se bute là aux tensions politiques existantes.
Jean Margat évoque enfin le concept d'eau virtuelle. Il s'agit d'évaluer la quantité d'eau nécessaire pour produire un bien alimentaire. Ainsi, l'eau consommée par le pays exportateur est considérée comme économisée par le pays importateur. Au lieu d'irriguer pour produire du blé, par exemple, certains pays peuvent à la place l'importer. Un moyen indirect de partager l'eau dans le monde par le commerce.
Cette analyse de Jean Margat se retrouve dans le rapport sur le développement humain qui souligne que
la gestion de l'eau partagée peut-être un atout dans le sens de la paix comme de la guerre. Mais c'est la politique qui décidera de l'orientation à lui donner…
RESSOURCES EN EAU ET UTILISATIONS DANS LE MONDE IDÉES REÇUES ET RÉALITÉS, par Jean MARGAT
RAPPORT MONDIAL SUR LE DEVELOPPEMENT HUMAIN 2006
Philippe BOURY, pour la Rédaction.