Cet article a été rédigé par Xavier Reboud, Chercheur en agroécologie, Inrae du site theconversation.com

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Le capucin des grains s’attaque aux céréales entreposées. Shutterstock

Le 6 décembre 2019, la Commission européenne a annoncé que l’autorisation de commercialisation du chlorpyrifos ne serait pas renouvelée au sein de l’UE. Les effets de cet insecticide neurotoxique, utilisé en agriculture depuis une cinquantaine d’années, sont en effet loin d’être anodins pour la santé des hommes et des animaux. Comme l’a confirmé un rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments du 28 août 2019, son activité sur le système nerveux peut entraîner des déficiences préoccupantes et irréversibles chez l’enfant.

Interdit dès fin janvier 2020, les États membres disposeront alors de trois mois pour se débarrasser de leurs stocks. Le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, l’Irlande, la Lettonie, la Lituanie, la Slovénie et la Suède l’ont déjà interdit ou s’étaient prononcés contre sa ré-homologation.

Le chlorpyrifos existe sous deux formes : le chlorpyrifos-ethyl et le chlorpyrifos-methyl. Le chlorpyrifos-ethyl permet de lutter contre les insectes ravageurs – les chenilles notamment – pour les cultures de fruits et légumes. Le chlorpyrifos-méthyl sert essentiellement à protéger les grains mis en silo d’une grande diversité d’insectes.

Des molécules déjà dans le collimateur

Le chlorpyrifos-éthyl est classé dans la liste des produits dit « CMR » pour cancérigène, mutagène et reprotoxique. Au cours de la dernière décennie, il a vu une majorité de ces usages être progressivement retirés.

En 2019, son seul usage encore autorisé en France concerne la production d’épinards. Environ 2,6 tonnes de chlorpyrifos-ethyl ont été commercialisées dans l’Hexagone en 2017, alors que la vente annuelle avoisinait encore cent tonnes en 2011. La molécule se retrouvant dans l’alimentation, souvent à des teneurs faibles – selon l’Anses, 6 % des fruits et légumes en présentent –, il est interdit d’utiliser le chlorpyrifos-ethyl sur les cultures dans les deux semaines préalables à la récolte pour ne pas dépasser les limites réglementaires.

Le chlorpyrifos-éthyl est encore utilisé en France pour la culture des épinards. Shutterstock

Pour le chlorpyrifos-méthyl, le volume utilisé annuellement entre 2008 et 2018 en France a fluctué mais sans baisser. Il avoisinait encore les 200 tonnes sur 3 800 tonnes d’insecticides vendus en 2017 – ce chiffre incluant les traitements réalisés sur les céréales destinées à l’exportation.

Lors de sa dernière réapprobation, le chlorpyrifos-methyl avait déjà fait l’objet d’une réduction marquée des teneurs résiduelles acceptables et, depuis le 5 décembre 2018, son utilisation était désormais interdite sur le blé, le maïs, le millet, le sarrasin, le seigle et le sorgho (mais encore autorisé pour l’avoine, l’orge et le riz). La réglementation avait également banni l’usage en traitement des locaux de stockage vides avant le stockage de graines.

Des alternatives à l’usage du chlorpyrifos existent et sont mise en pratique par les filières l’ayant déjà volontairement banni. D’autres alternatives, qui relèvent encore de la recherche, étendront ou renforceront ce qui existe déjà.

Pour les aliments à base de farine de blé (couscous, pâtes, pizza, taboulé, crêpe, sandwich), les résidus de pesticides essentiellement retrouvés sont deux insecticides : chlorpyriphos-méthyl et pyrimiphos-méthyl. Quasaprove, CC BY-NC-ND

L’efficacité de la prévention

Le problème des ravageurs est très ancien – dès que les hommes ont tenté de constituer des réserves de grains pour s’alimenter pendant la mauvaise saison et garder de quoi ressemer – comme l’attestent les données archéologiques. Des charançons ont ainsi été retrouvés dans des poteries chinoises datant de -4 500 à -3 000 ans ou lors des fouilles d’Herculanum en mettant à jour des silos à grain enfouis sous des cendres volcaniques.

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) retient pour sa part une plage de dégâts occasionnés par les ravageurs en silo autour de 5 à 10 % de la production. La présence d’un charançon par tonne à la mise en silo, conduit dix mois plus tard à un charançon pour 10 kilos, étant donné son rythme de reproduction. Si la situation initiale est mal maîtrisée, elle peut donc être sujette à une dégradation rapide.

Depuis l’avènement de l’agriculture, la conservation des grains stockés a été prise très au sérieux. Différentes familles d’insectes se sont fait une spécialité de les consommer ; ici trois charançons des grains. Wikimedia

Dans les faits, il est possible d’agir à différents moments de la chaîne pour gérer le risque de manière préventive ou curative.

La majorité de ces insectes ravageurs sévissant sur les grains stockés ne se développant pas au champ, on peut s’assurer avant l’accueil en silo que les lots apportés ont été récoltés dans de bonnes conditions, avec du matériel de récolte et de transport nettoyés.

À l’accueil en silo, on peut isoler préventivement les lots douteux pour les trier. En conservation, on peut stopper le développement des insectes par différents moyens – à la fois préventifs et curatifs (températures basses, raréfaction de l’oxygène, attraction dans des pièges, obstacles à l’alimentation des insectes). Toutes ces techniques étaient pratiquées, certes avec plus ou moins de succès, avant l’avènement des insecticides.

L’usage de substances naturelles répulsives peut également constituer une action préventive et le recours à des ennemis naturels de ces insectes élargir le panel des moyens de lutte.

La mise en place de ces différentes actions est susceptible de fortement réduire la pression des insectes. Toutefois, si tout se déroule bien, on ne saura pas forcément distinguer ce qui découle de leur efficacité et ce qui recouvre des cas ou l’absence d’insectes ne justifiait pas d’intervention. Le recours aux pesticides en cas d’infestation déclarée apporte, lui, la preuve de son efficacité ; cette situation a tendance à biaiser les décisions.

Il est également important de juger du bénéfice étendu des alternatives aux insecticides en termes globaux (économique, environnemental, santé publique). Là aussi la difficulté vient de ce que les solutions retenues par l’organisme stockeur donneront plus de poids au coût économique à engager qu’elles ne retiendront un bénéfice potentiel sur la santé humaine (qui ne dépend pas que d’un seul acteur).

Il reste aujourd’hui difficile de se procurer des statistiques sur le nombre annuel de lots déclassés du fait d’une infestation non maîtrisée. En revanche, le montant des surcoûts de désinfection est connu (quelques euros la tonne). Cela fournit une base sur laquelle une filière peut évaluer la rentabilité d’un investissement privilégiant la prévention.

Insectes sur écoute et autres méthodes

La pratique traditionnelle de détection consiste à observer un échantillon de grains et à le passer dans un tamis. Ce procédé a toutefois ses limites : il ne détecte qu’une part des insectes et il est gourmand en temps.

D’autres technologies sont aujourd’hui privilégiées, comme celles dites « d’écoute » : on écoute les tas de céréales pour détecter les insectes qui se trahissent en se déplaçant ou en mangeant. La détection est plus précise et le temps d’observation plus court. Seuls les lots douteux sont alors mis à tamiser.

La mise en place d’un système de pilotage de la ventilation pour assurer l’aération et le refroidissement est une autre méthode efficace pour baisser les températures, ralentissant ou bloquant toute activité des insectes. C’est actuellement la technique la plus répandue.

Quand les lots à protéger sont de moindre volume, il est possible de les conserver dans une enveloppe étanche. La respiration des grains, même faible, suffit à retirer l’oxygène résiduel.

Enfin, on peut empêcher les insectes de s’alimenter en appliquant une fine couche d’une substance naturelle – la terre de Diatomées – qui crée une surface dissuasive. Sur ce même principe, différentes peuplades ont pu ajouter du sable très fin aux grains en silo et le tamiser pour récupérer les grains.

Pour être efficace, tout ce processus de prophylaxie impose d’être adopté tout au long de la chaîne de collecte et de stockage, depuis l’agriculteur avec le nettoyage de la moissonneuse-batteuse et des éventuels stockages temporaires au niveau des silos des coopératives et négociants ou encore dans les grands silos portuaires. L’innovation organisationnelle est donc nécessaire.

En combinant ces différents leviers, il est possible de préconiser, sans dommage économique majeur et avec un intérêt environnemental et santé évident, l’arrêt complet de l’usage des insecticides de stockage. C’est pourquoi certains transformateurs (comme la marque Le blé de nos campagnes, le distributeur Magasins-U ou le biscuitier Lu) l’ont déjà inscrit dans les cahiers des charges de l’approvisionnement de leur ligne de production. Reste à s’attaquer aux normes internationales de transport des marchandises…

Comment accélérer le changement ?

Pour développer les alternatives aux pesticides, il est important de diffuser ces avancées que nous venons d’évoquer ; c’est déjà le cas avec la documentation publiée dans le cadre des Certificats d’économie de produits phytopharmaceutiques. Toutes ces informations peuvent être mobilisées par les opérateurs agricoles français pour atteindre leurs obligations de réduction d’usage et d’impact des produits phytosanitaires, comme le préconise le plan Ecophyto 2.

L’objectif est également de faire émerger de nouvelles normes, reconnaissant la validité de ces alternatives, notamment pour le commerce international. Étiqueter explicitement l’absence de chlorpyrifos des farines vendues aux particuliers ou pour un usage professionnel entraînera sans doute à plus ou moins courte échéance la disqualification des autres lots.

Le recours aux insecticides en stockage des céréales reste fortement assujetti aux normes du commerce international. Ici, un vraquier (vide) quittant un port normand. Wikipedia

Quelques marges de progrès peuvent d’autre part être réalisés par les organismes stockeurs, en matière de choix des matériaux et de construction pour réduire la facture énergétique d’un refroidissement des silos et éviter d’autres maladies post-récolte.

Enfin, la recherche peut explorer la faisabilité et l’intérêt de solutions de « biocontrôle » localisé, notamment à l’aide de champignons entomo-pathogènes qui, comme leur nom l’indique, rendent malades et tuent les insectes qui les ont ingérés ; ou, encore, en mobilisant l’ajout de répulsifs en stockage retirés au moment de la transformation. Là encore, des fouilles suggèrent que ces solutions étaient pratiquées depuis l’antiquité, valorisant, par exemple, la coriandre ou les tourteaux d’huile d’olive.

On l’a compris, les alternatives existent et incitent à la création d’une nouvelle norme internationale basée sur des mesures prophylactiques pour une absence d’insecticides. L’inter-profession céréalière s’est d’ailleurs fixé, en 2017, l’objectif de stocker sans insecticide dans un délai de cinq ans.

On rajoutera pour conclure qu’il est vraisemblable que le coût des mesures alternatives à l’usage des insecticides en silo diminue avec leur démocratisation. Pour les denrées stockées, la bascule dans un nouveau paradigme sans aucun pesticide est à portée de main.


Maud Blanck, chargée de projet à la commission CEPP, a participé à l’élaboration de cet article.

The Conversation

Christian Huyghe a reçu des financements dans le cadre d'Ecophyto (mise en place du dispositif CEPP).

Xavier Reboud does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

 

 

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