Cet article a été rédigé par Julie Madon, Doctorante au Centre de Sociologie des Organisations, Sciences Po – USPC du site theconversation.com

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Les activistes contre l’obsolescence programmée sont sociologiquement plus variés qu’on ne peut le croire. Shutterstock

Voté par le Sénat à la quasi-unanimité, le projet de loi anti-gaspillage pour une économie circulaire a été examiné le 9 décembre 2019 par l’Assemblée nationale. Parmi les mesures phares, l’adoption d’un indice de réparabilité, qui indique si un produit est réparable, difficilement réparable ou non réparable. Il permettrait, en aiguillant le choix du consommateur, de lutter contre l’obsolescence programmée.

Le projet de loi est présenté par ses promoteurs comme une mesure en faveur de la protection de l’environnement. « Le tout jetable, le gaspillage, l’incinération, la mise en décharge ne peuvent plus être la solution dans un monde où il faudrait 5 planètes si l’ensemble des êtres humains vivaient comme des Européens », écrit Brune Poirson, Secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, sur le site du Ministère.

La loi, ses avancées et ses insuffisances ont été commentées par de nombreuses associations écologistes, comme Zero Waste ou WWF. Sur la scène médiatique, la durée de vie des produits paraît essentiellement formulée comme une problématique environnementale. Est-ce à dire que la question ne préoccupe que des militants écologistes, souvent associés à des profils sociaux urbains et surdiplômés ?

Au-delà du profil bien connu du militant vert

Dans le cadre d’une thèse de doctorat en sociologie à Sciences Po, nous menons des enquêtes pour comprendre les profils des consommateurs et citoyens qui s’intéressent à la question.

L’une d’entre elles, menée en ligne auprès de 2505 volontaires, porte sur les sympathisants d’une association particulièrement active sur cette thématique : Halte à l’obsolescence programmée (HOP). Créée en 2015, HOP vise à fédérer les citoyens, les entreprises et les décideurs pour encourager le développement « de produits durables et réparables ». Elle réunit une base de plus de 20 000 abonnés à sa newsletter.

Si l’on devait faire le portrait-robot du militant de l’obsolescence programmée, il se rapprocherait des écologistes d’Europe Écologie les Verts, décrits par le sociologue Daniel Boy.

L’obsolescence programmée en une minute (AFP).

Nous avons comparé certaines de leurs caractéristiques à celles de la moyenne des Français – en nous appuyant sur des statistiques nationales et européennes. La majorité des répondants sont en effet plus engagés, plus à gauche et plus sensibles à l’écologie que la moyenne. Quatre fois plus nombreux que la moyenne des Français à avoir milité dans un parti politique au cours des 12 derniers mois, ils sont trois fois plus à avoir signé une pétition ou boycotté un produit.

En ce qui concerne la sensibilité environnementale, 80 % de nos répondants se déclarent très ou extrêmement préoccupés par le changement climatique, contre 34 % seulement des Français.

À grands traits, on pourrait résumer ce public à une population de cadres urbains diplômés. Près de la moitié d’entre eux habite dans une grande ville ou à proximité, contre moins d’un tiers des Français. 55 % des interrogés sont diplômés du second ou du troisième cycle du supérieur, contre seulement 17 % des Français. Les catégories « cadres » et « professions intermédiaires » représentent d’ailleurs à elles seules 78 % des répondants d’Halte à l’obsolescence programmée – alors qu’elles ne concernent que 54 % des Français.

Pas uniquement des citoyens très engagés

Si ce profil domine, il ne rend pourtant pas justice à la diversité des personnes qui s’intéressent à la durée de vie des objets. Il est intéressant de l’analyser plus finement, au-delà des grands chiffres majoritaires.

Du côté des opinions politiques, soulignons que 23 % se considèrent du centre ou de droite, voire d’extrême droite. Si les électeurs de Benoît Hamon ou Jean‑Luc Mélenchon sont surreprésentés parmi les répondants, cela n’exclut pas un grand nombre d’électeurs d’Emmanuel Macron (22 % contre 23 % de Français ayant voté pour lui au premier tour), ni des électeurs de partis de droite (13 % si l’on regroupe Marine Le Pen, François Fillon et les partis divers droite).

En termes d’engagement citoyen, la moitié des répondants ne sont impliqués dans aucune autre association que HOP. Ceux qui militent également dans une association environnementale, politique ou sociale ne représentent qu’un tiers d’entre eux.

Les personnes qui se soucient de la durée de vie des objets partagent néanmoins un consensus sur l’idée qu’il faudrait consommer moins. Mais elles sont aussi équipées en matière d’objets électroniques ou électroménagers que l’ensemble des Français.

Types d’équipements possédés. Lecture : 96 % des répondants HOP résidant sur le territoire français possédant un four, contre 94 % des Français. Population : 1945 enquêtés du questionnaire HOP ayant indiqué qu’ils résidaient dans un département français (0 % de non-réponses). 2337 parmi les 2362 enquêtés d’ELIPSS (1 % de non-réponses), appelés « Français » ici. Halte à l’obsolescence programmée, enquête style de vie et environnement ELIPSS 2017, CC BY-NC-ND

Une variété de profils sociaux

Globalement, les répondants sont représentatifs de la diversité sociologique et géographique française.

Répartition des répondants HOP par rapport aux Français. Lecture : 12 % des répondants HOP résident en Auvergne-Rhône-Alpes, comme 12 % des Français. Population : 1945 répondants parmi les 2505 enquêtés HOP (22 % de non réponses). Estimation sur 66 992 699 Français. Halte à l’obsolescence programmée, données juin 2019/Insee, estimation de la population au 1ᵉʳ janvier 2019, données de fin 2018, CC BY-NC-ND

Toutes les catégories socio-professionnelles sont représentées (employés, retraités, chômeurs, étudiants et personnes au foyer). Les tranches de revenu vont de moins de 950 € (13 % contre 15 % des Français) à plus de 2500 € par unité de consommation (26 % contre 27 % des Français).

Les secteurs d’activité sont eux aussi variés, bien que certains soient surreprésentés, comme l’enseignement ou la recherche (15 %), le secteur médical (10 %), l’informatique (8 %), le commerce et la distribution (7 %) ou encore le service à la personne (7 %). Notre population d’enquête compte des instituteurs, des buralistes, des techniciens informatiques, des cheminots, mais aussi des journalistes, des conseillers bancaires, ou encore des secrétaires de direction.

Notons aussi que les genres sont équilibrés, avec légèrement plus d’hommes (54 % des répondants), tandis que les adhérents d’Europe-Écologie-les-Verts comptent seulement un tiers de femmes. Les tranches d’âge sont bien distribuées. Les moins de 35 ans (21 %) sont à peu près aussi nombreux que les plus de 65 ans (16 %), les 36-45 ans, les 46-55 ans et les 56-65 ans (plus ou moins 20 %).

La durée de vie des objets, un enjeu pluriel

Comment alors expliquer que se retrouvent, dans une même association, un agriculteur breton sexagénaire, électeur de François Fillon et peu préoccupé par la question du climat, et une jeune architecte d’intérieur mélenchoniste, résidant dans le Nord de la France ?

Cette capacité à regrouper des profils et des intérêts aussi variés est liée au fait que la cause de la durée de vie des objets rassemble autour de plusieurs enjeux. Les répondants s’accordent à dire que l’obsolescence programmée a beaucoup, voire énormément, de conséquences négatives sur l’environnement, mais aussi sur le consommateur. Le volet environnemental de la cause est souvent mis en avant : plus des deux tiers des répondants se disent plus sensibles à cet enjeu. Mais un quart des répondants priorise plutôt la défense du consommateur, priorité qui s’accroît quand le niveau de diplôme est plus faible.

Lecture : parmi les deux enjeux de l’obsolescence programmée proposés, 55 % des répondants titulaires d’un CAP/BEP sont plus sensibles à la défense du consommateur, contre 75 % des Bac +3 et plus. Population : 2 505 enquêtés. Précision : nous avions proposé les deux premières modalités uniquement, et une modalité « Autre » qui a été recodée ensuite en « Les deux » et « Aucun », et « Autres » (qui désigne quelques autres domaines plus marginaux). Halte à l’obsolescence programmée, données juin 2019, CC BY-NC-ND

La pluralité des thèmes dont relève la question de l’obsolescence programmée et, au-delà, celle de la durée de vie des objets, est visible dans la façon dont les individus en parlent. Les termes utilisés pour résumer leur opinion sur le sujet varient.

Nuage de mots à partir de la réponse libre à la question : « En trois mots, que vous évoque l’obsolescence programmée ? » Lecture : la taille du mot est proportionnelle à son nombre d’occurrences parmi les réponses. Le mot « gaspillage » a été employé 387 fois, et le mot « court-termisme » a été employé 5 fois. Population : 2299 répondants sur 2 505 enquêtés (8 % de non-réponses). Halte à l’obsolescence programmée, données juin 2019, CC BY-NC-ND

L’analyse des trois termes les plus cités fait part de cette polysémie. En premier, le « gaspillage » (mentionné 387 fois), terme hautement normatif, évoque le non-sens causé par le raccourcissement de la durée de vie des objets. En deuxième, la « pollution » (330 fois) pointe du doigt les conséquences environnementales déjà citées. En troisième, l’« arnaque » (321 fois) fait davantage référence au duo producteur-consommateur, à travers une accusation indignée du système industriel, plaidant pour une meilleure protection des acheteurs. Ces termes embrassent donc des aspirations à gagner en autonomie, en tant que consommateurs et citoyens, vis-à-vis des produits.

À l’heure où il s’agit d’encourager l’évolution vers des modes de vie plus sobres et durables, la thématique de la durée de vie des objets, par sa capacité à atteindre une diversité d’acteurs, semble constituer un levier intéressant.

The Conversation

Julie Madon ne possède pas de parts et ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article. Elle est financée par un contrat doctoral de Sciences Po pour réaliser sa thèse, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

 

 

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