Cet article a été rédigé par James Walter, Professor of Political Science, Monash University du site theconversation.com

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Les méga-feux qui ont consumé ces derniers mois d’énormes étendues du territoire australien ont provoqué une catastrophe naturelle sans précédent mais aussi un cuisant échec du gouvernement australien.

Si, dans un système fédéral, une grande part de la responsabilité quant aux services et aux urgences incombe aux différents États, les incendies ne connaissent eux pas de frontières.

Les chefs des pompiers avaient prévenu dès avril 2019 qu’un tel drame guettait le pays. Il y a deux ans de cela, ils avaient plaidé pour une augmentation des ressources fédérales pour prévenir et répondre à la menace des feux. Mais leurs appels en faveur d’un leadership et d’une coordination au niveau national sont restés lettre morte.

Maintenant que le cauchemar est devenu réalité, le premier ministre Scott Morrison et son équipe brillent par leur incapacité à gérer la situation. Ils se sont montrés lents à répondre, réactifs et non proactifs, plus occupés à soigner leur image et qu’à agir. En matière de communication, ils ont en outre répondu aux critiques de façon totalement inappropriée.

En conséquence de quoi, les commentateurs ont pointé le manque d’autorité politique, de jugement et de sensibilité de Scott Morrison à l’égard l’opinion publique, et s’interrogent aujourd’hui : l’« homme miracle » de l’élection de 2019 peut-il reprendre pied ?

Scott Morrison face aux autres dirigeants

Comment un leadership national digne de ce nom devrait-il fonctionner dans des situations si dramatiques ?

Examinons la manière dont d’autres dirigeants ont pu réagir dans des situations complexes. À ce titre, la capacité de la première ministre néo-zélandaise, Jacinda Adern, à agir immédiatement, à faire preuve de compassion et à se montrer inclusive suite au massacre de Christchurch en 2019 fournit un modèle dont le premier ministre australien est aujourd’hui bien loin.

Fresque murale représentant Jacinda Ardern, la première ministre néo-zélandaise. James Ross/AAP

Après la fusillade de Port Arthur en 1996 en Tasmanie, qui fit 35 victimes, l’ancien premier ministre John Howard s’était lui aussi montré exemplaire, renforçant courageusement le contrôle sur les armes malgré une forte opposition au sein de ses propres rangs.

Confronté ces dernières semaines aux représentants des petites villes et des régions en détresse – ceux-là même qui lui ont assuré sa mince victoire électorale en mai 2019 – Scott Morrisson n’aura pas trouvé l’humilité nécessaire pour écouter leurs demandes. En esquivant les questions des victimes de Cobargo, une localité de Nouvelle-Galles-du-Sud ravagée par le feu, il a provoqué l’indignation des habitants pourtant réputés tranquilles dans le pays comme à l’étranger.

L’obstination du premier ministre australien à mener des politiques de réduction des émissions de CO2 manifestement inadéquates et son refus de faire face aux réalités des changements climatiques – pourtant présentées par les chefs des pompiers – ont également mis en lumière son manque de courage.

Un échec de l’action collective

L’aspect le plus significatif mis exergue par cette crise concerne l’incapacité de Morrison à encourager l’action collective.

Une crise nationale dans un État fédéral exige un leadership fort, une capacité à prendre des décisions. Mais elle exige aussi une action collective. Cela implique une volonté de rechercher et d’écouter les conseils avisés, ainsi qu’une capacité à créer un consensus bipartite pour relever des défis inédits. Cela requiert également une aptitude à orchestrer les différentes strates de gouvernement, une variété d’organismes, les ONG, les branches adéquates de la fonction publique et, dans le cas présent, l’armée australienne.

Nous savons que la Coalition au pouvoir, et le premier ministre lui-même, ont été informés depuis bien longtemps de la probabilité d’une aggravation des feux de brousse, et de leur lien inextricable avec le réchauffement de la planète.

Le changement climatique s’est ainsi invité dans le débat sur la garantie énergétique nationale, un projet finalement abandonné. Et les facteurs de risque – comme les feux de brousse, les cyclones et les inondations – tout comme la nécessité de s’adapter au climat, ont été au cœur du Cadre national de réduction des risques de catastrophe établi par le ministère de l’Intérieur australien en 2018.

Il est difficile de croire que Martin Parkinson, le secrétaire ministériel de Scott Morrison jusqu’en août dernier, ne lui ait pas donné une évaluation honnête des orientations politiques nécessaires. Peu après avoir quitté son poste, il avait d’ailleurs exprimé ses regrets face à une décennie d’inaction en matière de changement climatique.

Rappelons à nouveau que les experts en incendie avaient réclamé des ressources fédérales supplémentaires il y a deux ans et averti sur les risques dès avril dernier.

Scott Morrison n’a pas eu le courage de prendre les décisions difficiles qui s’imposaient ni de prendre le risque d’affronter les dissidents rancuniers de son camp. Sa victoire « miracle » lui conférait pourtant l’autorité nécessaire pour le faire.

Des attaques partisanes plutôt qu’un vrai leadership

Ces échecs sont aggravés par la tendance du gouvernement de la Coalition à traiter comme des questions « politiques » les urgences nationales, alors que sur le terrain, on tente de survivre.

Or c’est tout l’opposé qu’exige l’action collective. Dans cette crise, Scott Morrison a eu du mal à faire passer l’intérêt national avant les intérêts des partis. Trop souvent, la communication a prévalu sur l’action – jusqu’à ce que certains chefs d’État, à l’image de Gladys Berejiklian et Daniel Andrews, le fassent remarquer.

Ceux qui ont émis des critiques ont été dénigrés, taxés d’écolos conspirationnistes qui auraient soi-disant entravé les stratégies de réduction des risques. Les spécialistes en matière d’incendie ont démonté ces rumeurs, suggérant qu’il s’agissait d’une façon de détourner l’attention du véritable problème, à savoir l’échec du gouvernement à faire face à la situation.

Par ailleurs, le choix du premier ministre de communiquer sur les réseaux sociaux à propos de sa décision de mobiliser l’armée, en utilisant un en-tête du Parti libéral, a été perçu comme un acte politique très déplacé. Traditionnellement, ce type d’information est diffusé par la radio nationale, ABC, vers laquelle la plupart des gens se tournent pour les alertes d’urgence.

Dès le début de la crise, le gouvernement Morrison a négligé les moyens conventionnels de gestion de crise : consultation adéquate avec les organismes d’État, canaux prévus pour la diffusion de l’information et rassemblement efficace des acteurs pour travailler ensemble sur une action collective. Ce n’est qu’après avoir pris conscience de ses multiples faux pas que le dirigeant a consenti à financer des mesures qui auraient pu être prises bien avant la saison des feux.

On peut aujourd’hui espérer que le lancement (tardif) de l’Agence nationale de récupération des feux de brousse constituera une initiative instructive, montrant la nécessité d’éloigner les réfractaires et de dépasser les clivages partisans pour soutenir l’action collective.

The Conversation

James Walter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

 

 

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