Cet article a été rédigé par Norbert Rouland, Professeur de droit. Ancien membre de l’Institut universitaire de France (Chaire anthropologie juridique), professeur émérite, Aix-Marseille Université (AMU) du site theconversation.com

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Le village d’Oqaatsuk, situé sur l'une de berges de la baie de Disko, en 2017. Norbert Rouland

En ce mois d’août, une petite expédition française du nom d’Unu Mondo – qui se donne pour but d’étudier les effets du réchauffement climatique et la fonte de la banquise – se trouve au sud du Groenland. Elle va en remonter la côte ouest pour se diriger ensuite vers le Canada, empruntant le fameux passage du Nord-Ouest.

La région arctique a été ces dernières semaines à nouveau au centre de l’attention, suite à la publication d’une étude scientifique évoquant la disparition d’ici la fin du siècle des ours polaires en raison du réchauffement climatique.

Et l’on se souvient bien sûr de toutes ces photos montrant des ours à la dérive sur une plaque de banquise… Même si ces mammifères sont d’excellents nageurs, les effets des dérèglements climatiques sont incontestables et de mieux en mieux documentés. J’ai pu moi-même le constater lors d’un voyage dans cette zone au mois de juin 2017.

Revenu au Groenland dans des endroits où j’étais allé, il y a une quarantaine d’années, en compagnie de l’ethnologue et géographe Jean Malaurie quand la mer gelait en octobre, j’apprends qu’elle ne gelait plus du tout…

Suivant les estimations de l’Institut météorologique danois en juillet 2019, le Groenland avait perdu 197 gigatonnes de glace de surface, plus que la moyenne d’une année entière depuis le début du XXIe siècle.

Polar bears could go extinct by 2100. (The Hindu/Youtube, juillet 2020).

« Donnez-moi l’hiver »

Chiens de traineaux à Ilulissat. Norbert Rouland

Au Groenland, l’utilisation des chiens de traineaux n’a plus qu’un caractère sportif ou touristique. Lors de mes premiers voyages, les chiens vivaient à côté des hommes. Aujourd’hui, ceux qui restent sont parqués dans des terrains vagues en lisière des petites villes, comme à Ilulissat dans la région de la baie de Disko.

Décédé il y a près d’un siècle, Knud Rasmussen, le plus grand ethnologue des Inuits déclarait : « Donnez-moi l’hiver, donnez-moi les chiens, et gardez tout le reste ». Que dirait-il aujourd’hui, où les motoneiges ont remplacé les chiens ?

Une pêche plus abondante, une petite agriculture

Mais le passé n’avait pas que des avantages. On mourait en général jeune dans cette région ; et les anciens devaient se sacrifier, partant seuls sur la banquise. Aux jeunes de vivre pour nourrir femmes et enfants. Aujourd’hui, ce sont eux qui se suicident. Ils jouissent d’un confort sans commune mesure avec les temps anciens. Mais, tous branchés à Internet, ils souffrent de la comparaison avec des environnements plus cléments. L’alcoolisme et les violences familiales font des ravages.

Assistés par les subventions du Danemark, les Groenlandais rêvent d’indépendance. Son éventualité fait partie des conséquences « positives » du réchauffement climatique, rarement soulignées par les médias.

Les Groenlandais apprécient désormais des hivers moins rigoureux et, depuis quelques années, la pêche des cabillauds est plus abondante suite au réchauffement de l’eau. Dans le Sud-Ouest, on pratique une petite agriculture et les Groenlandais rêvent de pouvoir cultiver sur place des légumes et des fruits, importés du Danemark à des prix très élevés.

Des changements bienvenus

Mais les enjeux économiques les plus importants concernent les potentielles richesses contenues dans le sous-sol, et notamment les terres rares, ces minéraux qui interviennent dans la construction du matériel informatique et de nos téléphones. Elles sont d’ores et déjà un enjeu géopolitique du XXIe siècle et vont connaître une demande en constante augmentation. À l’heure actuelle, la Chine en a le quasi-monopole.

Le Groenland renfermerait également les troisièmes réserves d’uranium au monde et pourrait figurer parmi les dix ou cinq premiers exportateurs à l’horizon 2030.

L’exploitation de ce minerai constitue un bon exemple des risques liés à la modernisation de la zone. Elle pourrait permettre au Groenland l’accession à l’indépendance, mais comporte de nombreux risques, liés notamment à l’arrivée d’une main-d’œuvre étrangère, potentiellement déstabilisante.

Conscients de ces risques, les Groenlandais avaient interdit en 1983 l’extraction du minerai. Une interdiction levée par le Parlement en 2013, à seulement quelques voix de majorité. Les partisans de l’extraction ont fait valoir que la tolérance zéro datait d’une époque quasi coloniale. Ils avancèrent aussi que s’il fallait stopper le développement industriel pour préserver le climat, il n’était pas juste de priver les Groenlandais de l’exploitation d’une telle ressource.

À la liste des changements vus d’un œil favorable par les habitants de la région, il faut également mentionner une circulation maritime facilitée. Ainsi, la route du Nord, qui longe tout le littoral de la Russie, est devenue navigable. Du côté canadien, le passage du Nord-Ouest est beaucoup plus accessible qu’auparavant.

Pour des milliers d’euros, des touristes fortunés l’empruntent désormais sur des bateaux de croisière de luxe. Cette navigation n’est toutefois aussi aisée que dans les mers chaudes : la nuit polaire reste longue, le brouillard et les icebergs fréquents et les hauts-fonds assez nombreux.

La présence chinoise

Si les Russes s’intéressent au Groenland, ils sont, comme l’Union européenne, en retard sur la Chine. Depuis 2010, les contacts entre le Groenland et Pékin – au niveau bilatéral et dans le cadre des relations entre le Danemark et la Chine – se sont multipliés.

En 2011, le ministre groenlandais de l’Industrie et des Ressources naturelles se rend dans la capitale chinoise où il est reçu par le vice-premier ministre. En 2012, une délégation groenlandaise rencontre, au Danemark, le président Hu Jintao. En 2014, le vice-ministre groenlandais des Affaires étrangères en visite à Pékin s’entretient avec les représentants de deux entreprises minières chinoises. En 2016, le président Xi Jinping réaffirme la volonté chinoise de renforcer les liens entre la Chine et le Danemark.

Notons enfin que la base de données Wanfang data – la plus grande base de données d’articles scientifiques en chinois – comporte plus de 800 articles consacrés au Groenland.

Pékin cherche aujourd’hui à prendre toute sa place en Arctique, imaginant qu’une de ses « nouvelles routes de la soie » passe par la région. Et, comme les Russes (un drapeau russe a été planté sous le pôle Nord à 4700 m de profondeur), ils sont opposés à une internationalisation de la région qui pourrait la limiter.


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Situé près du continent nord-américain, mais aussi de la Russie par la voie du détroit de Béring, appartenant à l’Europe par son intégration au Danemark (mais il s’est retiré de l’Union européenne afin de ne pas subir le contingentement de sa pêche), convoité par la Chine, le Groenland est entré pour la première fois de son histoire dans la mondialisation.

Le réchauffement climatique et les multiples changements qu’il initie sont en grande partie cause de cette évolution que personne ne soupçonnait encore au siècle dernier.

The Conversation

Norbert Rouland does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

 

 

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