Cet article a été rédigé par Julie Tourolle, Ingénieur de recherche en cartographie des habitats, Ifremer du site theconversation.com

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_Paragorgia sp._ (rouge) et autre faune fixée sur matrices de coraux coloniaux, Golfe de Gascogne. Ifremer, BOBECO 2011, ROV VICTOR 6000, CC BY-NC-ND

Avec l’épuisement des ressources terrestres, soumises à une pression toujours accrue, l’océan profond fait figure de nouvel eldorado pour les richesses biologiques, pétrolières et minières…

Mais quels seront les effets de ces nouvelles pressions sur les écosystèmes profonds ? Dans notre laboratoire, nous travaillons sur ces ensembles vulnérables pour mieux comprendre leur structure, leur fonctionnement et leur dynamique temporelle. Depuis quelques années, nous nous intéressons plus particulièrement aux récifs de corail d’eau froide du golfe de Gascogne.

Aussi dans les eaux froides et profondes

Les récifs coralliens ne se trouvent en effet pas uniquement dans les eaux chaudes et peu profondes des îles tropicales.

Ils peuvent se développer à plusieurs centaines de mètres de profondeur (généralement entre 200 et 2000 mètres, mais on peut les retrouver à partir de 40 mètres de profondeur), dans des températures allant de 4 °C à 13 °C, ainsi que dans des zones de courants forts et à turbidité élevée.

Dans le golfe de Gascogne, la centaine de canyons sous-marins qui entaillent la pente continentale de cette zone offrent les conditions propices au développement des coraux d’eau froide.

Localisation des canyons du golfe de Gascogne (d’après van den Beld, 2017). Ifremer, Bobeco 2011, ROV Victor 6000, CC BY-NC-ND

Ces coraux d’eau froide se distinguent de leurs homologues tropicaux par l’absence d’algues symbiotiques qui leur fournissent les nutriments dont ceux-ci ont besoin.

Ils se nourrissent de la neige marine (détritus organiques marins), provenant de la surface des océans, ou de plancton animal.

Parmi les espèces de coraux du golfe de Gascogne, trois espèces de coraux durs ou scléractiniaires forment des récifs : Desmophyllum pertusum, Madrepora oculata et Solenosmilla variabilis. Il existe de nombreux habitats formés par d’autres types de coraux, comme les gorgones et autres alcyonaires (coraux mous), les antipathaires (coraux noirs) ou les pennatules (plumes de mer).

Anthotela sp (Alcyonacea, violet), gorgones (Alcyonacea) et comatules, golfe de Gascogne. Ifremer, Bobeco 2011, ROV Victor 6000, CC BY-NC-ND
Desmophyllum pertusum (rose, à gauche), Madrepora occulata (rose, à droite), Zoantharia sp. (jaune), Bryozoa (blanc) et Koehlermetra porrecta (Comatulida), golfe de Gascogne. Ifremer, Bobeco 2011, ROV Victor 6000

Comme les récifs de corail tropicaux, ils présentent un fort intérêt écologique en créant des habitats complexes qui offrent un refuge pour de nombreuses autres espèces. Ces écosystèmes représenteraient également des zones d’abri, de reproduction, de nurserie et de nutrition pour de nombreux poissons.

Connus depuis le XIXᵉ siècle

Les coraux profonds sont connus dans le golfe de Gascogne depuis les grandes expéditions naturalistes du Prince Albert 1er de Monaco, à la fin du XIXe siècle. Au début du 20e, pendant l’entre-deux guerre, ce sont les premières campagnes halieutiques qui rapportent le danger que représentent les coraux « nuisibles » pour les chaluts des pêcheurs. Ces derniers, pris dans les coraux au squelette calcaire dur, s’y déchirent et peuvent y rester accrocher.

En 1948, Édouard Le Danois synthétisera les données de ces croisières naturalistes et des campagnes halieutiques dans son ouvrage « Les profondeurs de la mer ». Il y décrit les massifs de coraux du golfe de Gascogne – dont le massif du haut-fond de la Chapelle « qui occupe une surface de 2 600 milles carrés et élève une muraille en forme de croissant entre 170 m et 1000 mètres, sur la pente atlantique et le bord du plateau continental ».

Cartographie des récifs de corail du golfe de Gascogne (d’après Le Danois, 1948). Ifremer, CC BY-NC-ND

Mais l’intérêt scientifique pour les coraux profonds a réellement explosé dans les années 2000, lorsque les vidéos prises par les engins sous-marins ont révélé des écosystèmes riches et complexes… mais fragiles et menacés par le chalutage.

Dans le golfe de Gascogne, l’exploration récente des canyons sous-marins a révélé l’existence de nombreux habitats coralliens mais n’a pas permis de retrouver les grands massifs décrits par Le Danois. Les coraux récifaux forment plutôt des bouquets épars, bien vivants au-delà de 650 m de profondeur, mais morts et à l’état de débris à des profondeurs plus faibles.

Certains de ces débris de coraux sont très anciens, jusqu’à 9 000 ans, et pourraient être les vestiges de récifs datant du dernier âge glaciaire ; d’autres sont plus récents, à peine 1 000 ans, soit l’âge des « jeunes » récifs de l’Atlantique Nord-Est, et pourraient être les décombres laissés par le chalutage de fond.

Cartographie des récifs sur le banc de la Chapelle (Le Danois, 1948 et van Den Beld, 2017). En rouge : les récifs vivants ; en orange : les débris ; en bleu : les scléractiniaires isolés. Ifremer, CC BY-NC-ND

Il demeure cependant difficile d’établir un lien de causalité entre état de santé des récifs coralliens et facteurs naturels ou imputables aux activités humaines.

Des agressions multiples

Outre un impact direct par abrasion, le chalutage peut avoir un effet indirect (étouffement) par la remise en suspension de sédiments.

Les pollutions causées par les rejets anthropiques de substances et de déchets nuisibles à l’environnement, y compris les plastiques et microplastiques, ont également un impact sur leur développement : enchevêtrement, étouffement, endommagement des espèces fixées. Les particules plastiques peuvent également être ingérées par les coraux qui sont suspensivores, c’est-à-dire qu’ils filtrent et consomment les particules en suspension dans l’eau.

Le changement climatique et les menaces cumulées du réchauffement, de la désoxygénation et de l’acidification des océans impacteront aussi leur distribution et la solidité de leur squelette.

De plus, les menaces qui pèsent sur un récif sont cumulatives, de sorte qu’un récif endommagé ou menacé par une activité sera plus exposé à d’autres risques.

Enfin, le temps de récupération de ces écosystèmes est très long, de l’ordre de plusieurs décennies voire du siècle, du fait de taux de croissance des organismes plus lents dans les eaux profondes et froides.

Les habitats coralliens à la loupe

Le projet scientifique ChEReef (Characterization and Ecology of Cold-water Coral Reefs), dans le cadre du projet européen Marha, se propose d’étudier plus en détail les habitats de coraux d’eau froide du golfe de Gascogne.

Schéma de l’observatoire qui sera déployé 5 ans dans le cadre du projet Marha. Ifremer, CC BY-NC-ND

Cette initiative vise à décrire et comprendre la distribution de ces récifs coralliens à l’échelle d’un canyon mais aussi la dynamique temporelle des espèces ingénieures qui structurent ces habitats. Dans ce cadre, les principaux facteurs environnementaux influençant leur distribution spatiale seront identifiés et l’intensité des pressions humaines définie.

Module caméra déporté qui filmera un récif de corail. Ifremer, CC BY-NC-ND

Six campagnes hauturières sont programmées à partir de 2021, afin de suivre et de quantifier l’extension spatiale et la diversité des habitats coralliens dans un canyon situé au large de la Bretagne, le canyon de Lampaul. Des expériences in situ et ex situ seront réalisées de manière à étudier les réponses des coraux et leurs adaptations à différentes variations, naturelles ou anthropiques, de leur environnement.

Un observatoire fond de mer sera enfin déployé pendant cinq ans à partir de 2021. Il permettra un suivi sur le long terme de ces communautés de récifs de corail d’eau froide.

Les résultats de ce projet devraient permettre d’apporter des réponses pour mieux préserver, voire restaurer, les coraux d’eau froide.

The Conversation

Le projet ChEReef, dans le cadre du Life intégré Marha, bénéficie du soutien financier de l'Union Européenne.

 

 

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