Cet article a été rédigé par Jean Caune, Professeur émérite en sciences de la communication, Université Grenoble Alpes (UGA) du site theconversation.com

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légende Unsplash / tengyart, CC BY-SA

Ces soixante dernières années, les différentes conceptions de l’action culturelle de l’État et, par la suite des collectivités territoriales, ont été déterminées selon un même paradigme : celui de la coupure nature/culture. Le dernier livre de Régis Debray se livre à une critique brillante, narquoise et désabusée de cette question (Le siècle vert. Un changement de civilisation, Tracts Gallimard, 2020).

La nature serait ce qui ne dépend pas de nous, alors que l’acception la plus générale de la culture, celle de l’anthropologie, fait de cette dernière une totalité où entrent les usages des biens de consommation, les chartes des groupements sociaux, les idées et les arts, les croyances et les coutumes, etc.

Pour l’anthropologie fonctionnaliste, l’Institution, définie par Bronislav Malinowski, comme « unité élémentaire d’organisation » de l’activité humaine dans Une théorie scientifique de la culture comporte des éléments qui la structurent. Outre les systèmes de valeurs au nom desquels les hommes s’organisent, les personnels, les activités et les fonctions, un ensemble de règles et de normes, les chartes, orientent et déterminent les desseins de leurs activités

Mais cette opposition nature/culture est trop large pour être opératoire. Aujourd’hui, la prise de conscience du processus de dérèglement climatique, largement produit par l’action de l’homme sur son environnement, conduit à réévaluer les relations entre la nature et la culture. « Chaque génération doit prendre parti » affirme George Steiner dans l’article, « Vers une culture plus humaine », premier chapitre de son livre Langage et silence.

Le texte de Régis Debray, mince en volume, profond en analyse, et d’un optimisme raisonné, s’acquitte allègrement de cette injonction. Son propos le rend proche de la génération qui alerte les responsables politiques sur les dangers que le dérèglement climatique fait peser sur l’avenir de la condition humaine. Sa réflexion permet d’ouvrir un débat sur la place que pourrait occuper le phénomène culturel dans le changement de civilisation qu’il appelle de ses vœux. Je souhaite, dans un premier temps, formuler quelques remarques relatives à l’insuffisance de l’opposition nature/culture.

Suturer la coupure

Le premier point concerne le positionnement de notre modernité par rapport à cette question. Bruno Latour dans son essai d’anthropologie symétrique, Nous n’avons jamais été modernes, voit dans la qualité de « moderne », la capacité à séparer deux types de pratiques : d’une part, celles qui visent la connaissance du monde de la nature, et qui se construisent à partir de disciplines scientifiques distinctes ; d’autre part, celles qui s’intéressent aux relations interpersonnelles dans un cadre social déterminé.

L’hypothèse de Latour est que notre société dite « moderne » n’a jamais fonctionné conformément à la coupure qui fonde sa représentation du monde. Sont modernes, ceux qui continuent de croire aux promesses des sciences ou à celles de l’émancipation. Ou encore aux deux. Et ce serait là le comble de la modernité. En réalité, selon Latour, la modernité s’est imposée par des pratiques de naturalisation des faits, de leur socialisation et, enfin, de déconstruction : « Pas un élément du monde qui ne soit à la fois réel, social et narré ».

Pour tout événement significatif, qu’il soit historique ou collectif, il y a toujours un plan qui est de l’ordre du réel, c’est-à-dire qui relève de l’objectivité, le fait, dans sa description ; du social, c’est-à-dire de son inscription dans un tissu de relations entre les hommes et du « narré » c’est-à-dire du (des) récit(s) au(x)quel(s) il a donné lieu et qui lui donne(nt) son sens. Il en va aussi bien, par exemple de La Révolution française que de la victoire électorale de Macron ou encore de la victoire de la France dans la coupe du monde de football.

Alors que la séparation entre nature et culture s’efface progressivement, le second point s’interroge sur la nécessité de rompre avec les politiques culturelles qui se sont succédé ces soixante dernières années, en France, et qui ont partagé ce même paradigme. Ces politiques n’ont jamais envisagé que l’action culturelle publique était susceptible de jouer une fonction de chaînon articulant des domaines d’activités segmentés.

George Steiner rappelait que Jean‑Jacques Rousseau avait considéré « qu’un mécanisme de rupture, tragique, mais nécessaire et porteur de progrès, est inscrit dans les origines du corps politique : c’est la scission de l’homme et de la nature ».

Aujourd’hui, Debray en appelle à un changement de civilisation, lequel suppose de prendre en compte la continuité du tissu qui englobe notre présence dans le monde humain de la finitude.

Debray, en philosophe qu’il n’a cessé d’être, est attentif à son temps. Il ne se contente pas de donner un écho à la protestation d’une jeunesse qui s’inquiète de son avenir ; il inscrit sa pensée dans un temps long. Son propos ne ressort pas du catastrophisme, serait-il éclairé. Au contraire. Il relève d’un optimisme raisonné, du moins d’une confiance dans les forces de la vie. Il résonne aussi avec les vers d’Hölderlin qui concluaient une conférence de Martin Heidegger sur la question de la technique :

Mais, là où il y a danger, là aussi
Croît ce qui sauve.

La faute à Faust

Debray plante la poutre maîtresse de son texte dès la première partie intitulée « La faute à Faust ». Il énonce le manquement à l’éthique du personnage de Faust, dans la pièce éponyme de Goethe, qui passe un pacte avec le diable. Le mythe faustien se caractérise par la volonté de prendre possession de la nature ; il témoigne de la négation du rôle de l’homme et occulte la permanence de son Être qui réside dans un rapport juste avec la nature. « Ce que Faust, en somme, avait oublié, et nous avec lui, c’est que l’homme est partie intégrante, et non surplombante de la nature. » La faute est celle d’une raison oublieuse de la raison sensible ; elle s’est perpétuée durant les siècles et c’est elle qui a constitué notre modernité.

Dans un ouvrage qui date de 1987, André Neher montre comment le mythe de Faust, tout comme celui du Golem, qui apparaît à la même époque, à l’apogée de la renaissance, vers 1580, sont des mythes jeunes.

Le Golem dont la création est attribuée à Rabbi Juda Lœb, dit le Maharal, est un automate doué d’un pouvoir actif qui protège la communauté juive de Prague. Sur son front sont gravées les trois lettres hébraïques : aleph (A), mem (M), taw (T) qui forment le mot emet (vérité). Son créateur utilise le pouvoir du Golem durant les six jours de la semaine ; le septième, il efface la lettre aleph. Ne restent alors que les deux lettres T et W qui forment le mot TaW (mort). Et le Golem redevient poussière.

Le Golem. Site du ministère de la Culture

Norbert Wiener dans son livre Cybernetics établit une relation entre le Golem et la discipline qu’il invente, la cybernétique

Debray ne cherche pas à réparer la faute par un prêche moralisateur. Il l’éclaire par un discours philosophique et un point de vue politique. Ce qui peut engager la nouvelle civilisation qu’il appelle de ses vœux réside dans la reconsidération des rapports entre l’Esprit de l’homme et la nature. Le dépassement de l’opposition duelle implique de redonner un sens à la culture – aux multiples concrétisations de l’esprit humain. L’avènement d’une nouvelle civilisation doit être éclairé, dans son cheminement, par les multiples lumières, les lucioles, qui avaient le pouvoir d’éclairer notre vie quotidienne. Dans un article célèbre, « La disparition des lucioles » qui date de 1975, Pasolini, attribue la responsabilité de ce phénomène à la pollution de l’eau et de l’air :

« Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. »

Pour citer encore une fois Hölderlin, comme le fait Heidegger à la fin de son texte sur la question de la technique, il faudrait que « l’homme habite en poète sur cette terre ». Si comme le pensait Henry James : « C’est l’art qui fait la vie. Je ne connais aucun substitut d’aucune sorte à la force et à la beauté de son processus », alors il appartient à l’art de donner un sens et une forme à cette civilisation nouvelle.

À deux conditions. Permettre que les pratiques artistiques soient ouvertes à tous. Admettre, comme l’affirmait Jean Dubuffet, que

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. »

The Conversation

Jean Caune ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

 

 

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