Une femme en contre-jour – Gaëlle Josse / Editions Noir sur Blanc

Franz Schubert, Emily Dickinson, Fernando Pessoa, Franz Kafka. On les connaît tous, mais savons-nous encore que ces artistes majeurs n’ont acquis la notoriété qu’après leur mort ? Pour certains, c’est une question de moyens, pour d’autres c’est une espèce de pudeur, de honte, mais il y a toujours ce besoin irrépressible de créer, qu’importe la suite. On crée, on entasse, on cache, quitte à en désirer la destruction.

Vivian Maier fait désormais partie de la bande. Il devient difficile de l’ignorer, elle est l’un des plus grands photographes de rue de notre époque. Et pourtant, de son vivant, elle a excellé dans l’anonymat le plus total. Nourrice d’enfants de profession, quoi de plus pratique pour avoir le temps et l’occasion de pratiquer son art, à profusion ?

Si Vivian Maier étonne, ce n’est pas que par sa soudaine notoriété post-mortem. Pendant de nombreuses années, elle a photographié et magnifié sans relâche, dans les rues de New York et de Chicago, les sans-abris, les miséreux, les minorités, des hommes et des femmes dont le regard nous touche de plein fouet. Elle a également fait de nombreux autoportraits, jamais narcissiques, devenant un sujet qui se fond à merveille dans la composition de l’image.

Son côté obsessionnel, compulsif, nous offre quelques dizaines de milliers de clichés, qu’elle n’a jamais pu voir. Car, c’est un autre paradoxe de cette femme incroyable, elle n’a jamais fait développer son travail. Elle a entassé les films, les planches contact, dans des cartons qu’elle stockait loin d’elle, dans un garde-meubles.

Et c’est presque par accident que son art verra le jour, quand John Maloof en rachète un lot, lors d’une vente aux enchères en 2007. Le jeune homme, cherchant de quoi illustrer son prochain livre, n’y trouve pas son bonheur mais sa curiosité est tout de même piquée. Vivian Maier est alors inconnue, et John ne trouvera d’informations sur elle qu’après sa mort, en 2009, grâce à la publication sur le net de son avis de décès.

De là pourra commencer la quête, à la recherche de Vivian Maier, du nom que portera le documentaire qui retrace cette folle aventure. Au travers des témoignages des enfants – devenus adultes – dont elle était la nourrice, et de certains de leurs parents, on découvre petit à petit toute la complexité de ce personnage loufoque. Certes, elle portait toujours son appareil Rolleiflex autour du cou, on la voyait prendre des photos à n’importe quelle occasion. Mais c’était la nanny, certains la comparant même à Mary Poppins.

Les récits nous dépeignent Vivian Maier de manière contradictoire. Qu’elle soit attentionnée ou cruelle, américaine ou française, proche ou distante, elle en reste perpétuellement secrète. Elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas d’enfants. Il faudra pousser plus loin les recherches pour découvrir une histoire de famille particulière, trouvant ses origines en Autriche et en France. Des changements de noms, des oublis, des dénis, des abandons, voilà ce qui compose la famille Maier, comme une tradition qu’a perpétuée Vivian dans sa propre vie.

Dans Une femme en contre-jour, paru aux éditions Noir sur Blanc, Gaëlle Josse a brillamment réussi à compiler tous ces éléments et à nous les relater avec cette très belle poésie qui lui est propre.

L’auteur, femme de lettres ayant remporté de nombreux prix littéraires, nous livre sa version de cette aventure incroyable, mêlant saga familiale désastreuse et amour inconditionnel de l’Art et de l’Humain. Elle nous décrit avec délice le paradoxe Vivian Maier, et fait le lien entre l’art de celle-ci et le sien. Un roman à lire et à relire, tant il est passionnant.

 

Julie Tielemans pour .

 

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