Orléans de Yann Moix / Editions Grasset

Orléans  est une autobiographie, mais c’est aussi un roman. Il raconte l’enfance de Yann Moix, jusqu’à ses vingt ans, mais il s’agit de sa vision, sa version.

Dans ce livre, par exemple, il n’est jamais fait mention de son frère, comme s’il n’existait pas. Cela donnerait d’ailleurs envie de savoir ce que cela aurait changé à son histoire.

A mes yeux, il est impossible de juger le contenu, de juger l’idée que se fait un homme – ou ce qu’il veut livrer – de lui-même, de sa famille, des horreurs qu’il a subies.

Car, on le sait, c’est principalement de ça dont il est question dans ce roman : l’enfant battu, traumatisé, méprisé.

L’auteur a fait le choix, pour coller à son histoire et à son amour pour certains écrivains, de scinder son récit en deux parties très distinctes, racontant pourtant, en parallèle, les mêmes périodes de sa vie ; Dedans et Dehors.

Préparez-vous à être immergé, dès les premières pages, dans l’horreur vécue par un enfant, et racontée par un quinquagénaire amoureux des mots. L’écriture y est alors incisive, mais néanmoins très belle, presque trop belle pour ce qu’elle décrit.

Insulté, puni, frappé, humilié, ignoré, torturé, tant par sa mère que par son père, il se réfugie alors non seulement, on s’en serait douté, dans les mots, qu’il se hâte à apprendre, à reproduire, mais aussi dans une espèce de décorporation.

Dans ses fantasmes, il ne vit pas avec d’autres personnes, mais en elles. Qu’il s’agisse d’une camarade de classe dont il tombe amoureux, ou d’un auteur comme André Gide, il s’approprie tout simplement leur vie, ne se sentant pas vivant lui-même.

Il quitte alors son corps, sa non-vie, pour vivre dans ses livres, que ses géniteurs vont à plusieurs reprises lui confisquer, quitte à les détruire.

Yann dissimile tout, cache ses romans, ses écrits, ses dessins, sa propre personne, et même ses excréments. On lui répète tellement qu’il est incapable et inutile qu’il en vient à se rêver génie, extrêmement talentueux, envers et contre tous.

Jusqu’au moment où ses écrits, dont il était secrètement si fier, sont dévoilés par ses parents lors d’un dîner avec des amis. On y critique non seulement la forme mais également le fond. Il se sent médiocre, c’est la douche froide.

Au-delà des nombreuses et abjectes violences décrites à chaque page, on se demande parfois s’il est possible qu’un père et une mère en viennent à rire, glousser, à ce point ravis d’humilier leur fils.

Dans la deuxième partie, l’auteur raconte, dans un style plus soutenu, mais toujours avec la même distance, ses déboires avec les filles, ou en tout cas la partie scolaire de sa vie, différemment mais tout aussi violente.

Lorsqu’il nous dit que la première femme dont il tombe amoureux n’est pas humaine mais bien une statue de la Vierge, et qu’il n’a de sa mère que l’image d’un tyran qui le piétine, on peut se demander comment il envisage ses relations.

Il est irrémédiablement attiré par la beauté des filles, mais en construit des chimères. Il vit dans ses pensées, passe toutes ses nuits avec des versions fantasmées de ces objets de désir.

Car il ne semble pas réellement s’intéresser à leur personne, mais sans doute juste à ce qu’elles représentent : la possibilité d’un acte sexuel quelconque.

Sous couvert de beaux mots, l’auteur relate ces faits, dans toute cette seconde partie. Son ressenti semble nous échapper, tout comme ses réelles intentions.

Ponctuellement, il jette son dévolu sur telle jeune fille et, animé par la fausse certitude d’être empli de talent, inonde sa victime de lettres par centaines, de dizaines de cassettes audio conçues par ses soins.

Jamais aucune réponse en retour, aucun intérêt porté à son égard, mais il continue, de manière tout à fait obsessionnelle. Il reste animé d’une assurance feinte, d’une certaine prétention.

Ce qui relie ces deux parties, Dedans et Dehors, c’est bien la littérature. La découverte de la lecture, l’évasion possible dans d’autres mondes qui deviennent siens, le désir de l’écriture, plus fort que tout, plus fort que les humiliations répétées, l’écriture qui peut le connecter aux autres.

Orléans, publié aux éditions Grasset, est une autobiographie, un roman, peu importe. C’est l’histoire d’un écrivain qui a trouvé sa voie.

 

Julie Tielemans pour Fréquence Terre.

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