Une utopie démocratique en plein cœur du chaos syrien ! Le Rojava, ce territoire situé au , au nord du pays, vit, depuis 2012, une expérience démocratique inédite. Basée sur le , la région a mis en application une véritable  révolution sociale, féministe, écologique et multiethnique.

Avec Jérémie Chomette, directeur de France Libertés.

Vous avez participé le 12 mars dernier à la conférence sur ce municipalisme libertaire au . Revenons d’abord sur cette expérience démocratique unique au monde. C’est en juillet 2012 que tout a commencé. Comment cela a-t-il débuté ?

« D’abord il y a un contexte vraiment particulier. En 2011, il y a eu la révolution en Syrie. Les populations, notamment kurdes, se sont retrouvées du côté de l’opposition démocratique. Très vite, elles se sont retrouvées coincées entre les rebelles de l’opposition, plutôt à tendance islamiste, et le régime syrien, une fois que la révolution a été stoppée par de ceux forces en 2012. Comme ils étaient armés, ils ont réussi à prendre une région qui correspond à peu près à celle de là où les populations kurdes sont les plus importantes : le Rojava au Kurdistan syrien. Ils ont réussi à acquérir une certaine forme d’autonomie. Cela leur a permis de s’autoorganiser et de mettre en place ce modèle qui avait été déjà imaginé depuis 2004 par le leader des kurdes Abdullah Öcalan depuis sa prison. C’est un leader kurde turc qui était emprisonné par le gouvernement turc depuis 1999 ».

© Alternatives libertaire

Le Rojava, c’est donc un territoire autonome de six millions d’habitants. Ce sont des milliers de communes qui s’y sont autoorganisées. Concrètement, quel est le principe ? Comment cela fonctionne-t-il ?

« L’idée de base c’est qu’il y a trois cantons. Nous on pourrait appeler ça des régions. Chaque canton s’autoorganise. Après on a une réunion des cantons. Pour s’autoorganiser, ils s’organisent par le bas, vraiment très très localement .Vous avez des assemblées locales qui démarrent dans les quartiers ou dans les villages. On peut avoir de 30 à 150 personnes qui se réunissent, qui vont prendre des décisions et qui vont mandater quelqu’un de la communauté pour une durée de six à douze mois. Cette personne va représenter la communauté dans un cercle un petit peu plus haut, et ainsi de suite. En fait on a trois cercles pour arriver au niveau cantonal. En gros, si je schématise : moi dans ma petite communauté avec 150 personnes on va prendre des décisions liées à ma communauté ; et après, pour les décisions qui sont liées à un plus grand territoire, la communauté va mandater quelqu’un pour aller les représenter dans un autre cercle plus haut qui prendra en compte plus de personnes ».

Une idée du “

De nombreux réseaux militants européens vantent les pratiques innovantes du territoire, les institutions démocratiques, le souci écologique, les pratiques féministes. C’est une certaine idée du “vivre-ensemble” qui est mis en pratique ?

« En fait on peut même aller plus loin. C’est vraiment un autre modèle de société. Eux appellent cela le . L’idée est basée sur cinq grands piliers, dont un des pilier est très lié au « vivre ensemble ». le premier pilier est organisé autour de l’. Le deuxième, c’est la question de l’, qui peut aussi revenir à la question du « vivre ensemble » : comment vivre ensemble avec la nature avec les êtres vivants. Le troisième, c’est celui du . Le quatrième, c’est celui de la démocratie directe. La cinquième, c’est comment toutes les communautés qui sont présentes sur place, les Kurdes, les Turkmènes, les Arabes chiites et sunnites, les chrétiens, peuvent vivre tous ensemble et chacun trouver sa place dans la communauté ».

Particularité de cette organisation : les femmes et les jeunes ont leur propres structures et ont leur mot à dire sur tout ce qui les concernent.

« C’est quelque chose qui est vraiment central et qui est très abouti. C’est à dire qu’on a des choses qui sont rentrées dans leur contrat social, puisqu’ils ont un contrat social depuis 2016. Sur la partie des élections, au niveau cantonal, on a toujours une parité et on a toujours des coprésidents. Il faut toujours qu’il y ait une femme et un homme. Ensuite ils sont allés beaucoup plus loin. Ils ont un petit peu partout des « maisons des femmes ». Ce sont des maisons où les femmes peuvent se retrouver et où la communauté peut aussi se rassembler pour gérer les conflits familiaux, ou liés à la place que peut occuper l’homme au centre de la famille ou de la communauté. Il y a des sortes de commissions de justice où les femmes siègent et ont le même pouvoir que les hommes. Il y a aussi des quotas de femmes pour l’assemblée parlementaire. Et puis on a des structures spécifiques. Par exemple les Jinwar, la Terre des femmes, où des femmes qui ont éprouvé des difficultés assez importantes peuvent se retrouver entre femmes et développer un projet dans lequel elles peuvent se sentir partie prenante et en sécurité ».

Coopération

La dimension multiethnique est aussi primordiale dans le fonctionnement du Rojava ?

« Oui complètement. Il faut savoir que quand l’Etat syrien a été créé, cela remonte à 1920, on avait plein de populations différentes. Et puis les dirigeants qui se sont succédés ont cherché à diviser. Et ils ont cherché à diviser notamment les Arabes et les Kurdes avec une politique d’assimilation des Kurdes sur la partie nord de la Syrie. Donc on est quand même avec un certain ressentiment dans la population, principalement chez les Kurdes. Quand ils sont arrivés au pouvoir dans la partie du Rojava, ils ont cherché à éviter de diffuser ces tensions, mais au contraire à créer du vivre ensemble. C’est pour ça que tout le monde est concerné par le projet actuel. Ce qui est assez étonnant, c’est qu’on va pouvoir retrouver parfois sur des coprésidence de canton, un cheikh arabe, souvent un homme assez traditionnel, qui va faciliter la gouvernance avec une femme chrétienne, par exemple, à ses côtés. On a l’idée de diviser le pouvoir et d’avoir aussi toutes les communautés représentées. Au sein du Parlement, on a des quotas de représentants pour s’assurer que tout le monde puisse avoir la parole. Ça marche plutôt bien. Alors bien entendu il y a toujours des tensions qu’il faut régler. Mais il y a aussi des commissions pour permettre ça. Et il y a dans toutes les assemblées locales, à travers ce qu’on appelle les maisons du peuple, des lieux où les gens peuvent se réunir. Et puis actuellement le projet est aussi mis en place dans des villes à majorité arabe. Et dans ces villes-là, il y a une représentation proportionnelle. On a une duplication du modèle, et cela prend. Leur ambition c’est de le développer à la toute la Syrie, voire au Moyen-Orient, d’avoir un modèle où on sort de l’Etat et on sort des questions ethniques et religieuses pour permettre un vivre ensemble général ».

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