« sans Frontières » est une chronique de Pierre Guelff.

L’auteur du « Sermon sur la chute de Rome » (Actes Sud), Jérôme Ferrari, Prix Goncourt 2012, a été enseignant en Algérie puis en Corse. Quasiment toute la trame de son roman se déroule sur l’Île de Beauté avec quelques incursions en Afrique du Nord et, toute l’ambiance de cet ouvrage m’a fait penser à celle décrite par Albert Camus dans « L’Étranger ».

Et puis, outre une histoire captivante, pesante, attachante, il y a ce style d’écriture qui fait que, dans une même phrase, on trouve des questions, des réponses, des comparaisons, des descriptions, des dialogues, le passé, le présent, l’avenir…

Ensuite, je crois avoir lu la plus longue phrase qu’il m’ait été donné de lire dans mon existence ! Je vous la livre : elle fait deux pages !

La voici, d’une traite :

« Mathieu fit remarquer qu’il n’y avait plus d’urgence et qu’il était très occupé par les préparatifs de la saison et puis s’il débarquait comme ça, brutalement, ça risquait d’inquiéter son père, pour rien, il croirait peut-être à une visite d’adieu, il fallait ménager son moral et Aurélie fut incapable de se contrôler plus longtemps, elle lui dit qu’il n’était qu’un petit con répugnant d’égoïsme, un petit con aveugle qui espérait au fond de lui que son aveuglement finirait par lui valoir l’absolution, mais jamais il ne serait absous de ce qu’il était en train de faire, et s’il devait l’être, ce ne serait pas par elle, elle n’était pas leur mère qui persistait à voir en lui un chérubin qu’il fallait préserver coûte que coûte d’une douloureuse confrontation avec les horreurs de l’existence, comme si c’était lui qui était au fond le plus à plaindre, comme si sa sensibilité à fleur de peau, l’exquise sensibilité qui était apparemment son privilège exclusif, le dispensait d’accomplir ses devoirs les plus fondamentaux, les plus sacrés, elle ne voulait même pas lui parler d’amour et de compassion, c’étaient des mots qu’il était incapable de comprendre, mais comprenait-il au moins en quoi consistaient ses devoirs, comprenait-il que s’il s’entêtait à vouloir lui échapper, il demeurerait pour toujours la petite merde en laquelle il s’était métamorphosé en un temps record, avec un talent qui forçait l’admiration, elle était prête à le reconnaître, et personne ne pourrait plus l’aider car il serait trop tard, et les jérémiades lui seraient interdites, comme le confort des regrets, elle y veillerait, à moins qu’il ne soit devenu si pourri de bonne conscience qu’il n’éprouve même pas la tentation confortable des regrets, mais s’il demeurait encore en lui quelque chose du frère qu’elle aimait, il allait se forcer à extraire la tête de son nombril et à ouvrir les yeux, et elle ne voulait entendre parler ni d’inconscience, ni d’aveuglement, ni de sensibilité, fût-elle exquise et à fleur de peau, il y a des choses terribles, et il faut y faire face parce que c’est ce que font les hommes, c’est dans cette confrontation qu’ils éprouvent leur humanité, et s’en rendent dignes, et il allait se rendre compte qu’il lui était impossible, absolument impossible, d’une impossibilité radicale et définitive, de laisser mourir son père sans lui faire l’aumône d’une seule visite, même si cette visite devait être infiniment moins agréable que ce qui faisait le quotidien de sa vie de con, la bringue, et le cul, et la bêtise crasse dans laquelle il se vautrait comme un porc dans son fumier, et quand il s’en serait rendu compte, il prendrait l’avion sans attendre une minute et elle avait si peur de devoir le bannir de sa vie si elle entendait la réponse qu’il allait lui faire maintenant, elle avait si peur de devoir le perdre à jamais, idiote, incorrigible idiote qu’elle était, qu’elle préférait ne pas à avoir entendre sa réponse et elle lui raccrocha au nez. »

Fin de citation.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Postez votre commentaire ici
Entrez votre nom ici

5 × 2 =